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Madonna

Madonna est la synthèse : désir féminin, marché et contamination

Nous nous sommes détournées de nos corps, qu’on nous a honteusement appris à ignorer, à frapper de la bête pudeur (…) Il faut que la femme écrive son corps, qu’elle invente la langue imprenable qui crève les cloisonnements, classes et rhétoriques, ordonnances et codes, qu’elle submerge, transperce, franchisse le discours à réserve ultime (…)

Hélène Cixous et Catherine Clément- La Jeune née

 

Quand j’étais enfant, j’adorais Madonna. C’est une femme qui a révolutionné le monde féminin à travers l’art en général. Alors que, selon Grosz (1994, XIV), « les femmes ont été objectifiées et aliénées en tant que sujets sociaux, en partie à travers la dévalorisation et la mise sous contrôle du corps féminin (…) une identité féminine sur des bases essentialistes, anhistoriques ou universalistes ».

Madonna, ses chansons et son image ont inspiré de nombreuses femmes dans le monde entier, en les encourageant à s’assumer comme sujets de désir, sans peur des critiques d’un monde phallocentrique.

Madonna a été considérée comme une icône du féminisme par ses défenseur·e·s. Cependant, elle n’a pas été exempte de critiques, car son féminisme est souvent qualifié de néolibéral : il ne soutiendrait que la “révolution” des femmes blanches de classe moyenne. Elle est aussi critiquée pour incarner un féminisme individualiste, compatible avec le capitalisme. L’empowerment devient produit : désir en vente, liberté formatée, sexe monétisé. Pourtant, quelque chose résiste.

Face à l’injonction de Cixous (1975, 180) — « Écris-toi : il faut que ton corps se fasse entendre (…) notre naphte, il va répandre, sans dollars ou noir, sur le monde, des valeurs non-cotées qui changeront les règles du vieux jeu. » — Madonna a répondu. Et l’écriture est devenue spectacle : la « langue imprenable » de Cixous s’est prononcée sur MTV et s’est transformée en pop, vidéoclip, marketing.

On ne peut pas oublier le contexte dans lequel Madonna a développé sa voix : les années 1980, une époque où la stigmatisation sexuelle était encore moins visible mais profondément ancrée. Sa révolution a commencé au sein même du système, et a révélé l’un de ses points faibles : l’expression des femmes à travers d’autres manières d’habiter le monde.

Selon Irigaray (1977, 18), « Le rejet, l’exclusion, d’un imaginaire féminin met certes la femme en position de ne s’éprouver que fragmentairement (…) », c’est-à-dire que l’expérience du désir féminin reste fracturée, marginale, récupérée de façon coupable. Madonna, en mettant son corps en scène, en habitant l’excès même, aurait alors déplacé cette “spécula(risa)tion” masculine : non pas pour s’y inscrire, mais pour la perturber, en jouer, la retourner contre elle-même.

Sa présence scénique est devenue une médiation entre la logique économique marchande-phallocentrique et l’irruption du désir féminin, en fonctionnant comme un espace de fuite symbolique, où d’autres valeurs —ancrées dans la différence— ont pu se déployer, même si elles ont été rapidement captées par le système. Contrairement à Cixous, qui établissait une opposition entre économie masculine et nouvelle économie féminine, Madonna incarne une synthèse instable, transgressive et imparfaite : un point de collision où la marchandisation du corps et l’expansion du désir féminin coexistent, se contaminent, s’exacerbent.

Madonna est la conclusion d’un processus dialectique, où la logique marchande-phallocentrique constitue la thèse du système. Cixous, en appelant à une “économie féminine” de l’écriture corporelle, représente une antithèse, une échappée symbolique. Madonna, quant à elle, incarne une synthèse paradoxale : elle infiltre le système, le traverse avec son corps, son désir, ses clips. Elle ne fuit pas le marché — elle le trouble, le retourne, l’habite avec excès. La synthèse n’est pas résolution. C’est contamination.

Grosz (1994) a dit que les corps ne sont pas inertes. Ils fonctionnent de manière interactive et productive. Ils agissent et réagissent. Et leurs actions et réactions génèrent le nouveau, le surprenant, l’imprévisible. Même les corps néolibéralisés parlent… pour celles et ceux qui ont le désir d’écouter…

Madonna elle-même l’a dit dans « Live to tell » :

La vérité n’est jamais loin derrière

Tu l’as bien cachée

Si je vis pour raconter le secret que je savais alors

Aurais-je encore une chance ?

La vie de Madonna a raconté ce secret : elle est le désir féminin qui chante.

Et pour cette raison, nous, les femmes, avons encore une chance : de nous percevoir comme des sujets, avec une voix, avec une écriture, avec un art.

Vive la reine Madonna.

 

Sources

Cixous, Hélène et Clément, Catherine. La Jeune Née. Paris : Union Générale d’Éditions, 1975.

Cixous, Hélène. « Le Rire de la Méduse », L’Arc, n° 61, 1975, p. 39‑54.

Grosz, Elizabeth. Volatile Bodies: Toward a Corporeal Feminism. Bloomington : Indiana University Press, 1994.

Irigaray, Luce. Ce sexe qui n’en est pas un. Paris : Les Éditions de Minuit, 1977.

Madonna. Live to Tell. Album True Blue, Sire Records, 1986.

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